Les croix jacquaires en Eure-et-Loir
Ces croix qui jalonnent les chemins et protègent les voyageurs
Dans les plaines de Beauce comme aux abords des villages, les croix font depuis longtemps partie du paysage. Dressées à un carrefour, à l’entrée d’un bourg ou le long d’un ancien chemin, elles témoignent de pratiques religieuses, de traditions locales et parfois de la mémoire des voyageurs qui parcouraient ces routes.
Parmi elles, quelques croix portent en Eure-et-Loir le nom de Saint-Jacques. Certaines sont encore visibles, d’autres ont disparu mais subsistent dans les archives, les cartes ou la mémoire des lieux. Leur histoire nous renseigne sur une réalité bien différente de notre balisage contemporain : autrefois, le pèlerin avançait de village en village, guidé par les habitants et par les repères du paysage.
À Broué, Berchères-la-Maingot, Gardais ou Tremblay-le-Vicomte, ces croix racontent ainsi chacune une histoire différente. Lieu d’adieu ou de retrouvailles, repère sur le chemin, monument disparu ou énigme historique, elles constituent de précieux témoins de la mémoire jacquaire en Eure-et-Loir.
Ces croix qui jalonnent les chemins et protègent les voyageurs
Qu’est-ce qu’une croix jacquaire ?
Toutes les croix rencontrées sur les chemins ne sont pas des croix jacquaires. La présence d’une croix sur un itinéraire ancien, même aujourd’hui emprunté par les pèlerins de Compostelle, ne suffit pas à établir un lien avec le pèlerinage de Saint-Jacques.
Ce lien peut en revanche être éclairé par plusieurs indices : une appellation ancienne de « Croix Saint-Jacques », sa mention dans les archives ou sur les cartes, la persistance d’un nom de lieu et, plus rarement, la connaissance des usages qui lui étaient associés.
C’est notamment le cas à Broué, où des documents permettent de retrouver la Croix Saint-Jacques — également appelée Croix aux Pèlerins ou Croix Pleureuse — et le rôle qu’elle jouait lors du départ et du retour des pèlerins au tout début du XVIIIe siècle.
Ces témoignages invitent donc à distinguer ce que les sources permettent d’établir de ce que la tradition ou l’interprétation peuvent seulement suggérer.
Broué : la Croix Pleureuse, sur le seuil du grand voyage
À Broué, la Croix Saint-Jacques n’était pas seulement une croix dressée au bord d’un chemin. Les archives permettent de retrouver la fonction qu’elle occupait dans la vie de la communauté au moment où certains de ses habitants entreprenaient le long voyage vers Compostelle.
Le témoignage est d’autant plus précieux qu’il nous fait assister à deux moments opposés d’un même pèlerinage : le départ, avec ses adieux et ses larmes, puis le retour, quatre mois plus tard, dans la joie des retrouvailles.
Une croix pour accompagner ceux qui partent
Le 27 août 1700, plusieurs habitants de Broué s’apprêtent à partir pour Saint-Jacques-de-Compostelle. Le curé de la paroisse, Honoré Aulet, en conserve le souvenir et précise qu’ils partent selon la « cérémonie ordinaire », entourés de leurs parents et d’une foule nombreuse.
Après la messe et la bénédiction, les pèlerins ne quittent donc pas seuls leur village. Leurs proches les accompagnent jusqu’aux limites de la paroisse, là où se dresse une croix des champs connue sous plusieurs noms : Croix Saint-Jacques, Croix aux Pèlerins et, plus évocateur encore, Croix Pleureuse. Son emplacement donne à la scène toute sa force. La croix marque le moment où ceux qui restent doivent abandonner ceux qui partent. Honoré Aulet évoque cette foule dont beaucoup, incapables de prononcer leurs adieux, sont « fondant en pleurs ».
La Croix Pleureuse apparaît ainsi comme un seuil entre deux mondes. D’un côté, le village, la famille et l’horizon familier ; de l’autre, le chemin et plusieurs mois d’absence, avec toutes les incertitudes qu’un tel voyage pouvait alors représenter. Ce n’est donc pas la croix qui indique nécessairement la direction de Compostelle. Elle marque ici quelque chose de plus humain : le lieu où la communauté accompagne le pèlerin aussi loin qu’elle le peut avant de le laisser poursuivre seul son voyage.
Le retour des pèlerins
Quatre mois plus tard, la signification du lieu s’inverse.
Le dimanche 2 janvier 1701, avant la première messe, deux des pèlerins partis au mois d’août reviennent à Broué : Gilles Geffroy et Guillaume Dagron. Honoré Aulet note qu’ils ont accompli « heureusement le voyage en quatre mois ».
Cette fois, la Croix aux Pèlerins n’est plus le lieu de la séparation. Elle devient celui de l’accueil.
Le curé, accompagné des chantres et des officiers de l’église, vient à leur rencontre. Un Te Deum est entonné, puis les deux hommes sont conduits jusqu’à l’église au milieu de leurs parents et d’une assistance nombreuse. La source évoque la « grande joie » qui accompagne leur retour.
La même croix se trouve ainsi associée aux deux extrémités du voyage : elle accompagne symboliquement le pèlerin lorsqu’il quitte les siens et l’accueille lorsqu’il revient parmi eux.
C’est ce qui rend le témoignage de Broué particulièrement remarquable. Plus de trois siècles plus tard, il ne nous renseigne pas seulement sur l’existence d’une croix portant le nom de Saint-Jacques. Il permet de comprendre comment une croix pouvait s’inscrire dans les gestes, les émotions et les rites qui entouraient concrètement le départ pour Compostelle.
Berchères-la-Maingot : la Croix Saint-Jacques sur le chemin de Chartres

Une Croix Saint-Jacques est signalée « à la tête du chemin de Chartres ». Cette appellation apparaît notamment dans les travaux d’Humbert Jacomet consacrés aux croix rurales et aux chemins de pèlerinage, ainsi que dans les recherches de Guy Bataille sur les chemins de Saint-Jacques en Eure-et-Loir.
Le lieu est particulièrement intéressant parce que le nom de Saint-Jacques ne repose pas ici sur une interprétation récente du paysage. La dénomination de la croix et sa localisation sont attestées par la documentation, et le souvenir du lieu s’est maintenu dans la cartographie.
La croix se trouvait à la corne sud du bois longeant le chemin de Chartres. Sa position, au départ ou à l’aboutissement d’un axe conduisant vers la ville, permet de comprendre comment ces modestes monuments pouvaient devenir des repères familiers dans un territoire parcouru à pied.
Contrairement à Broué, les sources dont nous disposons ne permettent cependant pas de connaître les pratiques éventuellement associées à cette croix. Rien ne permet d’affirmer qu’elle constituait un lieu de cérémonie, d’adieu ou d’accueil des pèlerins.
C’est précisément ce qui fait son intérêt : la Croix Saint-Jacques de Berchères-la-Maingot nous est parvenue moins par le récit d’un événement que par l’empreinte laissée par son nom dans le paysage et la mémoire des chemins.
Une trace discrète dans le paysage
Les croix rurales ont pu disparaître, être déplacées ou transformées au fil des siècles, tandis que leurs noms leur survivaient parfois dans les cartes, les archives ou la désignation d’un lieu.
À Berchères-la-Maingot, cette persistance constitue aujourd’hui un indice précieux. Elle rappelle qu’au-delà des grands monuments religieux, la mémoire jacquaire peut aussi se cacher dans la microtoponymie et dans ces repères modestes qui ponctuaient autrefois les chemins.
Thiron-Gardais : la mémoire d’une croix disparue

Thiron-Gardais Chapelle de la Croix Saint Jacques
Le Passant, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
À Gardais, aujourd’hui rattaché à Thiron-Gardais, l’histoire de la Croix Saint-Jacques peut être suivie pendant près de soixante-dix ans grâce aux registres paroissiaux.
Tout commence le 28 septembre 1698. Ce dimanche-là, deux croix offertes par Robert de Salornay, chanoine de Notre-Dame de Chartres, sont bénies par le curé de Gardais, puis portées en procession avant d’être dressées dans la paroisse. La première est installée à la Hais-Breteau ; la seconde au carrefour du Grand Moulin. C’est cette dernière qui reçoit le nom de Croix Saint-Jacques.
Pourquoi ce nom ? Le registre ne le précise pas. Et cette absence d’explication est importante : contrairement à Broué, aucun document cité ne permet ici d’associer la croix au départ ou au passage de pèlerins de Compostelle. Ce que nous savons avec certitude, c’est qu’une croix portant le nom de Saint-Jacques fut solennellement implantée à Gardais à la fin du XVIIe siècle.
Près de soixante-dix ans plus tard, son histoire prend une tournure inattendue.
En 1762, lors des Rogations, les habitants de Gardais se rendent en procession à Thiron. Mais l’accès au chœur de l’abbatiale leur est refusé. L’affront est suffisamment mal vécu pour que Claude Janvier, curé de Gardais, décide quelques années plus tard de doter sa paroisse de son propre lieu de dévotion.
Pour l’établir, il choisit précisément l’emplacement de la Croix Saint-Jacques, qui, selon ses propres mots, « tomboit de vétusté ».
La vieille croix disparaît alors au profit d’un petit oratoire. Celui-ci est béni le 28 avril 1768, sous l’invocation de sainte Anne, devant une assistance nombreuse.
La transformation est remarquable : le monument consacré à saint Jacques s’efface matériellement, mais son emplacement demeure un lieu religieux. La croix disparaît ; le caractère sacré du lieu, lui, se perpétue sous une autre forme.
C’est précisément ce qui distingue Gardais des autres exemples de cette page. Nous ne connaissons pas la raison pour laquelle cette croix reçut le nom de Saint-Jacques en 1698, et il serait hasardeux de vouloir combler ce silence. Mais les archives permettent de suivre sa naissance puis sa disparition avec une précision inhabituelle.
La mémoire jacquaire ne réside donc pas toujours dans un monument encore debout. Elle peut aussi survivre dans les archives et dans l’histoire d’un lieu qui, au fil des siècles, a changé de visage.
Tremblay-les-Villages : l’énigme des deux croix Saint-Jacques
À proximité de Tremblay-le-Vicomte, aujourd’hui commune de Tremblay-les-Villages, la présence de deux croix portant toutes deux le nom de Saint-Jacques constitue une particularité remarquable : l’une se situait au sud du village, l’autre à l’ouest.
Pourquoi deux croix Saint-Jacques autour d’un même bourg ? À quoi servaient-elles ? Étaient-elles liées au passage des pèlerins et, si oui, de quelle manière ?
Les documents disponibles ne permettent pas de répondre avec certitude à toutes ces questions. Mais cette configuration inhabituelle a conduit les chercheurs à s’interroger sur la fonction de ces croix et sur la manière dont les voyageurs pouvaient autrefois être accompagnés lorsqu’ils traversaient le territoire.
Deux croix pour un même village
La première singularité de Tremblay-le-Vicomte tient donc à leur nombre et à leur disposition.
Deux croix Saint-Jacques se trouvaient aux abords du village, sur deux directions différentes. Une telle configuration est suffisamment rare pour suggérer qu’elles entretenaient une relation particulière avec les chemins qui convergeaient vers Tremblay ou en repartaient. Mais leur seule présence ne permet pas d’en déterminer précisément l’usage.
Surtout, il faut éviter de regarder ces croix avec les yeux du marcheur d’aujourd’hui.
Les croix Saint-Jacques ne portaient généralement ni nom de destination, ni indication directionnelle, ni même nécessairement la coquille qui nous est devenue si familière. Elles ne constituaient donc pas un système de balisage comparable à celui qui guide aujourd’hui les pèlerins sur les chemins de Compostelle. Leur fonction devait être cherchée ailleurs.
Des croix qui indiquaient-elles le chemin ?
Pendant des siècles, parcourir un territoire supposait une tout autre manière de s’orienter.
Le voyageur arrivant dans un village demandait son chemin. Les habitants lui indiquaient la route à suivre jusqu’au prochain bourg, un embranchement à prendre ou un élément reconnaissable du paysage : un bois, une haie, un moulin, une vallée, un clocher. Ces repères constituaient une géographie vécue, connue de ceux qui habitaient le territoire et transmise oralement à ceux qui le traversaient.
Dans ce contexte, une Croix Saint-Jacques pouvait parfaitement constituer un point connu de tous sans être pour autant un panneau indicateur destiné aux pèlerins.
C’est précisément la présence de deux de ces croix autour de Tremblay-le-Vicomte qui a suscité une autre interprétation : et si elles avaient marqué non pas la direction à suivre, mais le moment où le voyageur quittait le village et ceux qui l’avaient accueilli ?
L’hypothèse rappelle immédiatement ce que les archives nous ont permis d’observer à Broué, où la Croix aux Pèlerins constituait effectivement le lieu jusqu’auquel la communauté accompagnait ceux qui partaient pour Compostelle. Mais à Tremblay, nous changeons de terrain : nous quittons ici les faits documentés pour entrer dans celui de la reconstitution historique.
Une hypothèse séduisante, mais une hypothèse
À partir des travaux d’Humbert Jacomet sur les cérémonies entourant les pèlerins « partans » ou « revenans », et en prenant pour modèle le cérémonial attesté à Broué, Jean-Jacques François a proposé un scénario possible pour Tremblay-le-Vicomte.
Il le présente lui-même comme un « essai de reconstitution » des modalités selon lesquelles des pèlerins de passage auraient pu être accompagnés par les habitants jusqu’à l’une des deux Croix Saint-Jacques lorsqu’ils quittaient le village après y avoir passé la nuit.
L’idée est séduisante. Le pèlerin arrivant de Normandie aurait demandé son chemin dans les villages traversés. Après une halte à Tremblay, les habitants auraient pu l’accompagner jusqu’à la croix correspondant à la direction dans laquelle il devait poursuivre son voyage, comme ailleurs les proches accompagnaient jusqu’à une croix ceux qui quittaient leur propre paroisse.
La présence de deux croix trouverait alors une explication : elles auraient pu correspondre à des directions ou à des itinéraires différents au départ du village, tout en servant de limite symbolique à l’accompagnement des voyageurs. Mais aucun document cité dans notre source ne permet d’affirmer que ce cérémonial ait effectivement existé à Tremblay-le-Vicomte. Contrairement à Broué, nous ne disposons ici ni du témoignage d’un curé décrivant la scène, ni d’un récit attestant le départ ou l’accueil de pèlerins auprès de ces croix.
La proposition de Jean-Jacques François doit donc être conservée pour ce qu’elle est : une tentative de donner du sens à une configuration exceptionnelle en la rapprochant de pratiques attestées ailleurs. Et c’est peut-être précisément ce qui rend les deux Croix Saint-Jacques de Tremblay si intéressantes. Elles nous rappellent que l’histoire des chemins est faite à la fois de traces que les archives permettent d’éclairer et de questions auxquelles elles ne répondent plus.
Deux croix, un même saint, deux directions… et une part de leur histoire qui demeure encore au bord du chemin.
Des croix de pierre, une mémoire des chemins
Certaines sont encore présentes dans le paysage, d’autres ont disparu. Quelques-unes nous ont laissé leur nom, leur emplacement ou le souvenir précis des gestes qui les entouraient. Toutes témoignent, à leur manière, de cette relation ancienne entre les hommes, les chemins et les territoires qu’ils traversaient.
Les croix Saint-Jacques d’Eure-et-Loir ne dessinent pas un ancien balisage de Compostelle comparable à celui que connaît le pèlerin d’aujourd’hui. Elles racontent une réalité plus subtile : celle d’un voyage qui s’inscrivait dans la vie des villages, dans les usages religieux, dans la connaissance du paysage et parfois dans les moments très humains du départ et du retour.
Les archives permettent d’en éclairer une partie ; elles laissent aussi subsister des silences et des interrogations. C’est peut-être là que réside une part de leur pouvoir d’évocation.
Au détour d’un chemin, une simple croix peut ainsi conserver la mémoire de ceux qui, bien avant nous, ont pris la route.

