Saint Jacques en Eure-et-Loir
Traces, représentations et dévotions autour de l’apôtre
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Des sculptures de la cathédrale de Chartres aux modestes croix dressées au bord des chemins, saint Jacques a laissé de nombreuses traces en Eure-et-Loir.
Son image apparaît dans les églises et les vitraux, son nom s’attache à des chapelles, des lieux-dits et des chemins, tandis que les archives conservent le souvenir d’hommes et de femmes partis d’ici pour rejoindre son tombeau à Compostelle.
Ces témoignages racontent une histoire qui dépasse celle d’un simple itinéraire. Au fil des siècles, l’apôtre est devenu une figure familière du paysage religieux et populaire : représenté en pèlerin, invoqué dans certains sanctuaires, associé aux rites de départ et de retour des voyageurs, puis réintroduit aujourd’hui dans le paysage par de nouvelles statues et de nouveaux jalons.
De Chartres à Cloyes-sur-le-Loir, de Broué à Barjouville, cette présence compose une géographie jacquaire parfois spectaculaire, parfois discrète, dont les chemins actuels sont les héritiers.
Traces, représentations et dévotions autour de l’apôtre
Ces croix qui jalonnent les chemins et protègent les voyageurs.
Quand l’apôtre devient pèlerin : l’exception chartraine

À la cathédrale de Chartres, la réponse donnée au début du XIIIe siècle présente un caractère exceptionnel. Saint Jacques le Majeur y porte encore l’épée, attribut traditionnel qui rappelle son martyre, mais il reçoit également les signes du voyageur : la panetière portée en bandoulière et les coquilles du pèlerin de Compostelle.
L’historien de l’art Émile Mâle avait déjà remarqué cette singularité. En étudiant les représentations des apôtres dans les grandes cathédrales gothiques, il soulignait qu’à Chartres saint Jacques porte « déjà la panetière et les coquilles du pèlerin ». L’apôtre n’est donc plus seulement représenté comme l’un des compagnons du Christ : son image commence à se confondre avec celle des hommes et des femmes qui prennent la route de son sanctuaire.
Chartres, un foyer majeur de l’image du saint pèlerin

La documentation réunie par l’historien de Compostelle 28 cite notamment Émile Mâle, Claudine Brisac et les travaux d’Humbert Jacomet. Ce dernier souligne que l’apparition de la pera, la panetière du pèlerin, sur la représentation chartraine de l’apôtre pourrait constituer, au début du XIIIe siècle, l’un des premiers exemples connus de cette transformation iconographique en France du Nord.
La nuance est importante. Chartres ne peut pas être présentée avec certitude comme le lieu où serait « né » saint Jacques en pèlerin. Des représentations de l’apôtre muni du sac et du bâton existaient déjà dans le nord de l’Espagne au XIIe siècle. Le foyer originel de cette évolution reste incertain et Humbert Jacomet invite lui-même à ne pas imaginer une diffusion simple de l’image depuis Compostelle le long des chemins.
Mais le cas chartrain demeure remarquable : au moment où s’affirme la grande cathédrale gothique, l’apôtre reçoit ici les attributs de ceux qui marchent vers lui.
Des attributs uniques à Chartres

Dans deux verrières, l’apôtre est représenté avec une grande palme : légèrement recourbée dans la baie 74 de la nef et plus droite dans la baie 106 du chœur. Selon Humbert Jacomet, ces représentations constituent des exemples exceptionnels de cet attribut appliqué à saint Jacques.
Épée du martyr, panetière, coquilles, bâton ou palme : ces différentes images montrent comment l’identité visuelle de saint Jacques s’est progressivement enrichie. À Chartres, le témoin du Christ et le martyr se doublent ainsi d’une autre figure appelée à traverser les siècles : celle du pèlerin.
Partir pour Saint-Jacques : quand les archives racontent les Jacquets
Les traces de saint Jacques en Eure-et-Loir ne se trouvent pas seulement dans la pierre ou les vitraux. Les archives ont aussi conservé le souvenir de ceux qui prirent réellement la route de Compostelle.
À Broué, le curé Honoré Aulet consigne ainsi un départ particulièrement émouvant. Le 27 août 1700, plusieurs habitants quittent la paroisse pour entreprendre le voyage jusqu’au tombeau de saint Jacques, en Espagne.
La cérémonie commence dès le village. Après la messe et la bénédiction, les pèlerins sont accompagnés par leurs familles et par une foule nombreuse jusqu’aux limites de la paroisse. Le curé décrit des proches qui, au moment des adieux, « fondant en pleurs », peinent à se séparer de ceux qui s’apprêtent à disparaître pour plusieurs mois sur les chemins.
La croix, frontière entre le village et le chemin
Cette séparation s’effectue auprès d’une croix dressée dans les champs, appelée Croix Saint-Jacques ou Croix aux Pèlerins, et connue également sous le nom évocateur de Croix Pleureuse.
Le lieu prend alors une dimension qui dépasse largement celle d’un simple repère routier. Jusqu’à la croix, le pèlerin appartient encore symboliquement à sa communauté. Au-delà commence le voyage, avec ses longues semaines de marche, ses incertitudes et ses dangers.
Cette fonction de la croix comme lieu de séparation est particulièrement précieuse pour comprendre les pratiques qui entouraient autrefois le pèlerinage. Nous la retrouverons ailleurs en Eure-et-Loir et lui consacrerons un développement spécifique dans la thématique Les croix jacquaires. Le témoignage de Broué constitue cependant l’un des exemples les plus parlants conservés dans notre documentation.
Quatre mois plus tard, le retour
Le registre ne raconte pas seulement le départ.
Après quatre mois d’absence, Gilles Geffroy et Guillaume Dagron reviennent à Broué le dimanche 2 janvier 1701, avant la première messe.
Cette fois, la Croix aux Pèlerins n’est plus le lieu des larmes mais celui des retrouvailles. Le curé, les chantres et les officiers de l’église viennent à leur rencontre. Les cloches sonnent, un Te Deum est entonné et les deux voyageurs sont conduits jusqu’à l’église au milieu de leurs parents et d’une foule nombreuse. Honoré Aulet rapporte qu’ils accomplirent « heureusement le voyage en quatre mois ».
En quelques lignes écrites il y a plus de trois siècles, le registre de Broué restitue ainsi quelque chose que les monuments racontent difficilement : ce que signifiait concrètement partir pour Compostelle. Quitter les siens, franchir les limites du territoire familier, disparaître pendant des mois puis, pour ceux qui revenaient, retrouver leur communauté qui les accueillait comme des voyageurs transformés par une aventure hors du commun.
Saint Jacques dans les églises et chapelles d’Eure-et-Loir
Au-delà des grands sanctuaires, la présence de saint Jacques se découvre aussi dans des églises de village, de petites chapelles et des œuvres parfois beaucoup plus discrètes. Certaines témoignent du passage des pèlerins ; d’autres révèlent surtout une dévotion locale envers l’apôtre.
Et cette distinction est essentielle : vénérer saint Jacques ne signifie pas nécessairement que l’on partait pour Compostelle.
Au Bois de Saint-Jacques, un pèlerinage contre les fièvres
À Fontaine-les-Ribouts, le nom même du lieu conserve la mémoire du saint.
Au lieu-dit Bois de Saint-Jacques se trouve une petite chapelle abritant une statue de saint Jacques et une statue de la Vierge. Un château médiéval existait autrefois dans ce bois et sa chapelle passe pour avoir été placée sous le vocable de Saint-Jacques. La construction primitive aurait été détruite en 1745, avant d’être remplacée par le modeste édifice actuel.
Mais le plus intéressant se trouve ailleurs : on venait ici en pèlerinage pour invoquer saint Jacques contre les fièvres.
Nous sommes donc face à une forme de dévotion différente du grand pèlerinage galicien. Saint Jacques n’est plus seulement celui vers lequel on marche pendant des centaines de kilomètres : il devient un saint protecteur que l’on vient solliciter localement.
Et la tradition n’a pas totalement disparu. La documentation réunie par Denise Péricard-Méa en 2007 indique que la petite chapelle restait ouverte et entretenue anonymement, avec des fleurs et des intentions de prière encore régulièrement déposées.
Cette modeste construction cachée dans un bois nous rappelle ainsi une dimension essentielle du phénomène jacquaire : entre le grand chemin de Compostelle et la dévotion de proximité, la figure de saint Jacques a connu des formes extrêmement diverses.
De l’église paroissiale à l’œuvre d’art
La présence de saint Jacques ne se limite pas aux lieux qui lui sont directement consacrés. Son image apparaît également dans le mobilier et le décor des églises, témoignant de la diffusion de sa figure bien au-delà des seuls chemins de pèlerinage.
À Barjouville, c’est l’église elle-même qui porte son nom. L’église Saint-Jacques conserve plusieurs références à l’apôtre et s’inscrit pleinement dans le patrimoine jacquaire de la commune. Cette présence a même gagné l’identité contemporaine du village : des coquilles Saint-Jacques figurent sur les armoiries communales, aux côtés des peupliers et des oies qui rappellent l’histoire de la prairie.
À Alluyes, le témoignage est d’une autre nature. Dans l’église Notre-Dame est conservé un panneau de la seconde moitié du XVIe siècle représentant une femme en prière devant saint Jacques. L’œuvre montre combien l’apôtre pouvait appartenir à la dévotion personnelle des fidèles, indépendamment du voyage jusqu’en Galice.
À Cloyes, un saint Jacques venu du Moyen Âge
Plus au sud, l’église Saint-Georges de Cloyes-sur-le-Loir conserve une représentation beaucoup plus ancienne : une statue de saint Jacques en pierre datée du XIIe siècle.
Ici, l’image du saint rejoint directement l’histoire du chemin. La documentation patrimoniale indique en effet que l’église Saint-Georges servait de halte aux pèlerins se rendant à Compostelle. La présence de la statue prend alors une résonance particulière : saint Jacques n’était pas seulement représenté dans l’édifice ; son sanctuaire galicien constituait la destination de certains de ceux qui y faisaient étape.
De la petite chapelle du Bois Saint-Jacques à Fontaine-les-Ribouts à l’église de Cloyes, en passant par Barjouville et Alluyes, ces témoignages ne racontent donc pas tous la même histoire. Lieu de pèlerinage local, patron d’une église, figure de dévotion ou présence familière sur la route de Compostelle : saint Jacques prend en Eure-et-Loir des visages multiples.
Quand Saint Jacques laisse son nom dans le paysage
La mémoire de saint Jacques ne se lit pas seulement à l’intérieur des églises. Elle s’est également inscrite dans les noms de lieux, les chemins et les croix qui ponctuent le territoire. Certains ont traversé les siècles et apparaissent encore sur les cartes contemporaines.
À Challet, au sud du village, un plan de 1740 mentionne ainsi un « Orme de Saint-Jacques ». Le nom suffit à montrer l’ancienneté de cette présence dans la géographie locale, même si son origine exacte nous échappe aujourd’hui.
À Berchères-la-Maingot, près de Poisvilliers, la Croix Saint-Jacques se trouvait « à la tête du chemin de Chartres ». Le lieu-dit apparaît toujours sur les cartes actuelles et la croix constitue l’un des témoignages les plus explicites de l’inscription du nom de l’apôtre dans le paysage.
D’autres exemples se rencontrent à Thiron-Gardais, avec la Croix Saint-Jacques et l’oratoire de Gardais, ou encore à Tremblay-les-Villages, où deux croix portant le nom du saint ont suscité plusieurs interprétations sur les pratiques anciennes liées au départ et au retour des voyageurs.
Ces traces doivent cependant être lues avec prudence. Toute croix rencontrée sur un ancien chemin n’est pas nécessairement une croix jacquaire, pas plus qu’un itinéraire ancien n’est automatiquement un chemin de Compostelle. Le nom, les archives et le contexte historique sont indispensables pour établir un lien.
C’est pourquoi ces monuments feront l’objet d’un dossier particulier dans Les croix jacquaires, où leur histoire pourra être examinée sans transformer ici notre parcours en inventaire de toutes les croix d’Eure-et-Loir.
Ce qui importe à ce stade est ailleurs : plusieurs siècles après leur apparition, certains de ces noms continuent à dessiner dans le paysage une géographie discrète de saint Jacques.
Une dévotion qui se réinvente
La présence de saint Jacques en Eure-et-Loir n’appartient pas seulement au Moyen Âge ou aux siècles des grands pèlerinages. Chaque époque a pu réinterpréter cette mémoire et lui donner de nouvelles formes.
Montlandon : faire venir Compostelle jusqu’ici
L’un des exemples les plus singuliers se déroule à Montlandon en 1862.
Cette année-là, une tentative est menée pour développer un pèlerinage local autour d’une relique de saint Jacques. L’ambition est remarquable : plutôt que d’entreprendre le long voyage jusqu’en Galice, il s’agit en quelque sorte de rapprocher le sanctuaire du fidèle et de faire venir Compostelle jusqu’en Eure-et-Loir.
L’initiative ne rencontre cependant pas le succès espéré. Elle reste aujourd’hui un témoignage particulièrement intéressant de la manière dont une dévotion peut être volontairement ravivée, organisée et adaptée aux pratiques religieuses d’une époque.
Le chemin continue d’écrire l’histoire
Plus près de nous, saint Jacques réapparaît sous une autre forme.
Au Coudray, près des Trois-Ponts, une statue de l’apôtre réalisée en 2009 par Gérard Ferruel marque de nouveau sa présence sur le chemin. Une borne rappelle également la direction de Compostelle.
Ces créations contemporaines ne sont évidemment pas des vestiges médiévaux. Elles témoignent d’un autre phénomène : la réappropriation actuelle des chemins et de leur mémoire.
Du pèlerin parti de Broué en 1700 au marcheur d’aujourd’hui, de la pierre sculptée de Chartres aux jalons contemporains, la figure de saint Jacques n’a donc jamais complètement quitté le paysage eurélien. Ses traces ont changé de forme et parfois de sens, mais elles continuent à relier le territoire à une histoire beaucoup plus vaste : celle des hommes et des femmes qui, depuis des siècles, prennent le chemin.








