Les pèlerinages mariaux en Eure-et-Loir
De Notre-Dame de Chartres aux sanctuaires de proximité
Depuis des siècles, des femmes et des hommes se mettent en chemin en Eure-et-Loir pour prier la Vierge. Certains viennent de loin et convergent par milliers vers Chartres. D’autres ne parcourent que quelques lieues pour rejoindre un sanctuaire voisin, poussés par la maladie, le malheur ou l’espoir d’une grâce.
Rois et reines, paysans, bourgeois, familles entières ou immenses processions paroissiales : derrière la diversité de leurs conditions et de leurs motivations, tous accomplissent le même geste. Ils quittent leur quotidien et prennent la route vers Notre-Dame.
À Chartres, la présence du voile attribué à la Vierge donne au sanctuaire un rayonnement considérable. Mais l’histoire des pèlerinages mariaux ne se limite pas à la cathédrale : elle se lit aussi dans des lieux plus modestes, parfois tout proches, vers lesquels on se tourne lorsque l’urgence commande de partir.
De Notre-Dame de Chartres aux sanctuaires de proximité
Hôpitaux, maladreries, hospices et maisons d’accueil.
Chartres : quand Notre-Dame met les hommes en chemin
Un sanctuaire marial bien avant la cathédrale gothique

Un événement va profondément renforcer ce rayonnement. En 876, Charles le Chauve remet à l’église de Chartres un voile attribué à la Vierge, longtemps désigné sous le nom de « Sainte-Chemise ».
Conservée à l’abri des regards pendant des siècles, la relique devient l’un des grands objets de dévotion du sanctuaire chartrain et contribue à attirer vers la ville des pèlerins venus de régions parfois très éloignées.
La « Sainte-Chemise »
Malgré le nom qui lui fut longtemps donné, il ne s’agit pas d’une chemise. La relique était constituée d’une longue pièce de soie, interprétée comme un voile ayant appartenu à la Vierge. Le corpus rapporte qu’avant les mutilations subies à l’époque révolutionnaire, elle mesurait 5,35 mètres de long sur 46 centimètres de large.
1194 : le voile retrouvé dans les cendres
En 1194, un incendie ravage la cathédrale. Dans la ville, on croit un moment que le voile de Notre-Dame a disparu avec elle. La perte dépasse alors celle d’un objet précieux : c’est le cœur même du sanctuaire et de son pèlerinage que les Chartrains pensent avoir perdu.
Après plusieurs jours de déblaiement, la relique est retrouvée. Le corpus rapporte combien cette découverte fut déterminante dans l’élan qui accompagna la reconstruction de l’édifice. Dès 1194 commence ainsi l’élévation de la cathédrale gothique que nous connaissons aujourd’hui.
Le sanctuaire renaît autour de Notre-Dame et les pèlerins vont bientôt affluer plus nombreux encore.
Une ville au rythme des pèlerins
Venir de loin pour prier Notre-Dame

Enseigne de pèlerinage de Notre-Dame de Chartres, XIIIe siècle.
Ces petits objets de plomb étaient portés par les pèlerins en souvenir de leur passage au sanctuaire.
Au XIIIe siècle, Chartres est une grande cité de pèlerinage.
Des fidèles viennent parfois de régions éloignées, notamment de Bretagne, de Picardie ou d’Aquitaine. Ils se rendent à la cathédrale pour vénérer le voile attribué à la Vierge, mais aussi les nombreuses reliques qui y sont conservées.
À leur départ, certains pèlerins emportent de petites enseignes de plomb appelées « chemisettes ». Cousues sur le vêtement ou portées en pendentif, elles témoignent du pèlerinage accompli et prolongent symboliquement la protection de Notre-Dame.
Une médaille historiée du XIIIe siècle représente ainsi, sur une face, la Vierge couronnée portant l’Enfant et, sur l’autre, des clercs transportant la Sainte-Châsse. Destinée aux pèlerins venus à Chartres, elle témoigne à sa manière de l’importance prise par le sanctuaire et de la foule de voyageurs qui s’y pressent.
Parmi eux se trouvent aussi des pèlerins qui poursuivent leur route vers d’autres sanctuaires, notamment Saint-Jacques-de-Compostelle.
Chartres est ainsi à la fois une destination de pèlerinage et une étape sur des chemins qui conduisent beaucoup plus loin.
Prier, dormir… et commercer

La Voix de Notre-Dame de Chartres, janvier 1873
Source : Getty Research Institute / Internet Archive.
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Il ne faut pourtant pas imaginer la cathédrale médiévale comme le monument silencieux que découvre aujourd’hui le visiteur.
Les pèlerinages attirent des foules, mais aussi toutes les activités qui les accompagnent. Marchands et voyageurs se côtoient dans et autour du sanctuaire. Le commerce y occupe une telle place que la vente de vin est même tolérée dans une partie de la crypte.
La cathédrale est alors bien davantage qu’un lieu de prière. Elle est aussi un lieu de rencontre et d’échanges, au cœur d’une ville dont l’activité accompagne l’afflux des pèlerins. Et lorsque vient la nuit, nombre d’entre eux restent sur place.
1531 : quand les pèlerins deviennent un problème
Le 11 juillet 1531, les registres municipaux nous font brusquement quitter la grande histoire religieuse pour une réalité beaucoup plus prosaïque.
Lors des grandes fêtes d’août et de septembre, les voyageurs ont coutume de dormir dans la cathédrale. Ils sont manifestement suffisamment nombreux pour que cette pratique devienne difficilement supportable. Le chanoine Josse Clichtoue demande alors que pèlerins, vagabonds et autres voyageurs ne puissent plus y passer la nuit, afin de remédier aux « inconvénients, infections et ordures » qu’ils y laissent.
Un texte du XIXe siècle rapporte également que le sol de la nef présentait une déclivité facilitant l’écoulement des eaux utilisées pour nettoyer l’église après le départ des pèlerins. Le pèlerinage médiéval avait aussi ses réalités très terrestres.
De la couronne au bâton de pèlerin
Quand les rois prennent eux aussi la route

Rose nord de la cathédrale de Chartres, XIIIe siècle — dédiée à la Vierge et offerte par Louis VIII et Blanche de Castille.
La renommée de Notre-Dame de Chartres dépasse largement les frontières de la Beauce. Pendant plusieurs siècles, les souverains français viennent à leur tour accomplir leurs dévotions dans le sanctuaire.
Saint Louis serait ainsi venu cinq fois à Chartres, dont une fois pieds nus depuis Nogent-le-Roi. Aux siècles suivants, d’autres souverains empruntent à leur tour les chemins conduisant à Notre-Dame.
À la fin du XVIe siècle, Henri III multiplie les pèlerinages à Chartres. À plusieurs reprises, le roi et son entourage effectuent le voyage à pied. En février 1582, Henri III et la reine Louise de Lorraine viennent depuis Paris malgré un temps particulièrement mauvais. Ces pèlerinages sont notamment associés à leur désir d’obtenir la naissance d’un héritier.
La tradition royale se poursuit au siècle suivant. En 1648, le jeune Louis XIV vient prier à Chartres avec sa mère, Anne d’Autriche. Il y revient en décembre 1661, quelques semaines après la naissance du Dauphin, accompagné de sa mère et de son épouse Marie-Thérèse d’Autriche.
Du Moyen Âge à l’époque moderne, venir à Notre-Dame de Chartres est ainsi un acte de dévotion auquel se soumettent aussi les plus puissants du royaume.
Des milliers de pèlerins sur les chemins
La grande procession blanche de 1583
Le 28 décembre 1583, ce ne sont plus quelques personnages de la cour qui apparaissent sur les chemins menant à Chartres. C’est une foule.
Les habitants de Dreux et de nombreuses paroisses voisines prennent la route en procession vers Notre-Dame de Chartres. Les récits anciens évoquent quinze à vingt mille personnes environ, toutes vêtues de blanc.
Hommes et femmes avancent par paroisses, dans un ordre soigneusement organisé. Les hommes portent une casaque de toile blanche ; les femmes sont elles aussi vêtues de blanc et portent sur la tête une cape en forme de voile. Croix, cierges, torches et bannières accompagnent la marche. Prêtres, gentilshommes, bourgeois, paysans, femmes et enfants cheminent ensemble.
À leur arrivée à Chartres, les pèlerins sont accueillis par le clergé et les représentants de la ville avant de gagner Notre-Dame. Dans la cathédrale, ils achèvent les hymnes et les cantiques chantés tout au long du chemin. Une grande partie de la foule y passe la nuit en prières. Le lendemain, la procession reprend le chemin de Dreux.
À Notre-Dame de Chartres, les mêmes chemins conduisent les rois et les anonymes.
Épernon : Notre-Dame de Houdeville, le pèlerinage de l’urgence
Il n’était pas toujours nécessaire de partir loin
Les grands pèlerinages ont laissé les traces les plus visibles dans l’histoire. Pourtant, se mettre en pèlerinage ne signifiait pas nécessairement entreprendre un voyage de plusieurs centaines de kilomètres.
À côté des grands sanctuaires existaient des lieux de dévotion beaucoup plus proches. On pouvait s’y rendre lorsque survenaient la maladie, le malheur ou une situation paraissant sans issue. Un sanctuaire accessible en quelques heures ou quelques jours de marche permettait ainsi de répondre à ce besoin immédiat de partir, de prier et de demander une grâce.
Une histoire survenue en 1406 nous en livre un témoignage particulièrement poignant.
Micheau Fleury et Notre-Dame de Houdeville
Micheau Fleury est un pauvre laboureur de la paroisse de Gallardon. Une nuit, au cours d’une violente dispute avec sa femme, il saisit un bâton. Un coup atteint accidentellement à la tête son fils Jehan, âgé de quatre ans.
Comprenant la gravité de son geste, Micheau prend l’enfant dans ses bras, lui mouille le front et laisse éclater son désespoir. Ne sachant plus que faire, il se tourne alors vers un sanctuaire voisin.
Le récit rapporte qu’il « s’en alla tout nu en pèlerinage à une église appelée Notre-Dame de Houdeville », à Épernon, située à environ une lieue. Il y fait ses offrandes aussi dévotement qu’il le peut. Cette fois pourtant, le pèlerinage n’apporte pas le miracle espéré : l’enfant meurt.
À quelques lieues seulement de Chartres, Notre-Dame de Houdeville révèle ainsi une autre réalité du pèlerinage : celle du sanctuaire proche vers lequel on se précipite lorsque tout semble perdu.
Partir loin… ou marcher quelques lieues
Pendant des siècles, le pèlerinage n’a pas eu une seule échelle. Il pouvait conduire des voyageurs sur des centaines de kilomètres, remplir les rues de Chartres et faire dormir des foules entières dans sa cathédrale. Il pouvait mettre un roi en marche depuis Paris ou Nogent-le-Roi, ou rassembler des milliers d’hommes et de femmes venus de Dreux et des paroisses environnantes.
Mais il pouvait aussi commencer devant la porte d’une maison. Quelques lieues parcourues dans l’urgence suffisaient alors pour rejoindre un sanctuaire voisin, déposer une offrande et confier à Notre-Dame une maladie, une peur, un malheur ou un espoir.
De la grande cathédrale de Chartres à Notre-Dame de Houdeville, ces pèlerinages dessinent ainsi une géographie de la dévotion mariale en Eure-et-Loir : aux grandes destinations qui attiraient des foules répondaient des sanctuaires proches, vers lesquels on se tournait dans les épreuves de la vie.
