Lieux d'accueil des pèlerins
Hospitalité, soins et hébergement sur les chemins d’Eure-et-Loir
Partir en pèlerinage, c’était accepter de quitter pour longtemps la sécurité du foyer. À pied, parfois pour plusieurs mois, le voyageur devait trouver chaque soir un lieu où se reposer, se nourrir et, lorsque la fatigue ou la maladie l’imposaient, recevoir des soins.
Sur les chemins qui traversaient l’Eure-et-Loir, cette hospitalité prit des formes diverses. Prieurés et maisons hospitalières pouvaient accueillir les voyageurs ; des confréries participaient à leur assistance ; ailleurs, les habitants eux-mêmes étaient appelés à ouvrir leurs portes lorsque l’affluence dépassait les capacités ordinaires d’accueil. Certains pèlerins allaient jusqu’à passer la nuit dans les édifices religieux qu’ils étaient venus vénérer.
Les traces conservées ne permettent pas de restituer un réseau organisé comparable à nos hébergements actuels. Elles révèlent plutôt une succession de lieux et de pratiques où se mêlaient charité, assistance, soins et devoir d’hospitalité.
De Dreux à Châteaudun, d’Épernon à Chartres, de Tremblay-le-Vicomte à Orgères-en-Beauce, quelques témoignages permettent aujourd’hui de retrouver cette autre histoire du chemin : celle des lieux où, pour quelques heures ou pour une nuit, le pèlerin pouvait enfin s’arrêter.
Hospitalité, soins et hébergement sur les chemins d’Eure-et-Loir
Accueillir le pèlerin, une tradition d’hospitalité
Au Moyen Âge, le mot « hôpital » ne désignait pas seulement un établissement consacré aux malades au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Les maisons hospitalières étaient aussi des lieux d’assistance où pouvaient être reçus pauvres, voyageurs et pèlerins.
L’hospitalité ne se limitait d’ailleurs pas à ces établissements. Un prieuré pouvait offrir une halte ; une confrérie prendre en charge des voyageurs de passage ; une communauté organiser leur coucher et leur nourriture. Lors des grands rassemblements, l’accueil pouvait même devenir l’affaire d’une ville entière.
Tous les établissements religieux ou charitables situés près d’un chemin n’étaient cependant pas nécessairement destinés aux pèlerins. Les sources permettent parfois d’établir clairement cette fonction ; ailleurs, elles attestent seulement l’existence d’un hôpital, d’une maladrerie ou d’un lieu de passage sans préciser qui y était reçu.
C’est à travers ces témoignages, et en conservant leurs nuances, que l’on peut retrouver quelques-unes des formes prises par l’hospitalité sur les chemins d’Eure-et-Loir.
Épernon : le prieuré Saint-Thomas sur la Via Turonensis
Une halte sur le chemin de Chartres et de Compostelle
Situé sur la Via Turonensis, le prieuré Saint-Thomas constitue l’un des témoignages les plus anciens de l’accueil des pèlerins sur le territoire. Dès le XIe siècle, il reçoit ceux qui se rendent à Chartres ou poursuivent leur route vers Saint-Jacques-de-Compostelle.
Le prieuré s’inscrit ainsi dans un itinéraire fréquenté par des voyageurs pour lesquels les établissements religieux pouvaient représenter des points d’appui au cours du voyage. Les sources conservées ne permettent pas de connaître précisément les conditions dans lesquelles les pèlerins étaient reçus à Épernon, ni la nature de l’hébergement qui pouvait leur être proposé. Elles attestent cependant explicitement leur accueil à Saint-Thomas.
L’histoire du lieu se poursuit pendant plusieurs siècles. L’église de la Trinité, devenue trop petite, est agrandie par les moines. En 1551, elle est divisée par un mur : une partie reste à l’usage des religieux tandis que celle réservée aux habitants de la paroisse devient l’église Saint-Nicolas. Les deux églises sont en partie détruites en 1864.
Aujourd’hui, la façade de l’ancienne église de la Trinité de Seincourt demeure la seule trace visible de cet ensemble religieux qui, pendant des siècles, accompagna la vie d’Épernon et vit passer les pèlerins sur la route de Chartres et de Compostelle.
Dreux : hospitalité et soins aux voyageurs
La maison hospitalière de Saint-Denis
À Dreux, l’accueil des pèlerins prend une forme plus organisée. En 1179, Robert Ier, comte de Dreux, fait bâtir à Saint-Denis un ensemble comprenant une église, un couvent et une maison hospitalière, confié aux frères hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.
La vocation du lieu est clairement attestée : les frères y donnent l’hospitalité et des soins aux pèlerins ainsi qu’aux voyageurs de passage. Le chemin n’est donc plus seulement jalonné d’un établissement religieux susceptible d’accueillir ceux qui se présentent à sa porte. À Saint-Denis, l’assistance aux voyageurs fait partie des fonctions mêmes de la communauté.
Cette hospitalité associe deux besoins essentiels du voyage : trouver un abri et pouvoir être soigné. Pour des hommes et des femmes parcourant de longues distances à pied, exposés à la fatigue, aux blessures et aux maladies, ces maisons hospitalières constituaient des lieux particulièrement précieux.
Robert Ier et son épouse Agnès de Braine accordent également aux Hospitaliers un droit de foire. Celle-ci se tient pendant trois jours autour de la Saint-Denis, célébrée le 9 octobre. Le site participe ainsi à la vie religieuse et économique de la ville tout en conservant sa fonction d’assistance.
L’ensemble de Saint-Denis ne survivra cependant pas aux troubles de la guerre de Cent Ans. Lors du siège de Dreux en 1421, l’église, le couvent et la maison hospitalière sont détruits.
Dreux possédait par ailleurs un Hôtel-Dieu, également appelé Maison-Dieu, considéré comme le premier hôpital de la ville. Si son existence témoigne de l’importance ancienne des institutions charitables et hospitalières drouaises, les sources dont nous disposons ne permettent pas d’affirmer qu’il était spécifiquement destiné à l’accueil des pèlerins.
Tremblay-le-Vicomte : quand un village accueille les pèlerins
La confrérie et les pèlerins « passans »
À Tremblay-le-Vicomte, l’accueil des pèlerins aurait pris une forme différente de celle rencontrée dans les maisons hospitalières. Il aurait reposé sur la confrérie locale et, plus largement, sur la communauté villageoise.
À partir des éléments historiques disponibles, Humbert Jacomet a proposé une reconstitution de ce que pouvait être l’arrivée de pèlerins venant de Normandie. Prévenus de leur passage, les confrères seraient allés à leur rencontre. Tandis que certains les conduisaient à l’église, d’autres se chargeaient de « préparer le couvert et le coucher pour ces “passans” ».
Cette évocation permet d’imaginer une hospitalité très concrète : accueillir le voyageur, lui permettre de se recueillir, lui donner à manger et lui préparer un endroit où dormir. Au moment du départ, les pèlerins pouvaient également recevoir des indications sur la route à suivre pour poursuivre leur chemin.
Le même accueil aurait pu leur être réservé au retour de Saint-Jacques-de-Compostelle. Le curé et les membres de la confrérie auraient alors organisé leur hébergement avant qu’ils ne reprennent la route vers leur lieu d’origine.
Cette description ne constitue cependant pas le récit documenté d’une journée précise. Humbert Jacomet la présente lui-même comme un « essai de reconstitution ». Elle témoigne néanmoins de ce que pouvait représenter l’hospitalité offerte aux pèlerins par une communauté située sur leur chemin.
Chartres : quand la ville doit accueillir les foules
À Chartres, la situation change d’échelle. Destination majeure de pèlerinage autour de Notre-Dame, la ville doit parfois faire face à l’arrivée simultanée d’un nombre considérable de fidèles. L’accueil ne concerne alors plus quelques voyageurs de passage : il faut trouver des solutions pour héberger et nourrir des foules entières.
Dormir dans la cathédrale
Au début du XVIe siècle, certains pèlerins trouvent un abri là où ils sont précisément venus prier : à l’intérieur même de la cathédrale.
Les registres municipaux témoignent qu’en 1531, lors des grands pèlerinages, des fidèles ont l’habitude de coucher dans Notre-Dame de Chartres. La pratique semble suffisamment importante pour finir par poser de sérieux problèmes de salubrité.
Le chanoine Josse Clichtoue intervient alors auprès des autorités afin que l’on mette fin à ces nuitées. Les pèlerins laissent derrière eux des « infections et ordures » qui rendent nécessaire le nettoyage de l’édifice après leur départ.
L’épisode donne une image particulièrement concrète des conditions du pèlerinage. La cathédrale n’est pas seulement le sanctuaire vers lequel convergent les voyageurs : faute de capacités d’accueil suffisantes, elle peut aussi devenir un refuge pour la nuit. Mais cette hospitalité improvisée trouve rapidement ses limites lorsque les pèlerins sont trop nombreux.
1583 : Chartres ouvre ses maisons
Un demi-siècle plus tard, l’arrivée de la grande procession venue de Dreux en décembre 1583 confronte de nouveau Chartres à la question de l’accueil. Cette fois, les autorités municipales anticipent l’afflux et organisent la réception des pèlerins à l’échelle de la ville.
Les échevins prennent des dispositions pour assurer l’approvisionnement. Boulangers et bouchers doivent pouvoir répondre aux besoins d’une population soudainement augmentée par l’arrivée de milliers de personnes. Mais il faut également trouver où les loger.
Les habitants sont alors invités à « donner l’hospitalité à ceux qui le demanderaient », tandis que les taverniers doivent ouvrir leurs établissements et être en mesure de nourrir les arrivants.
Pendant quelques jours, la ville elle-même devient ainsi un immense lieu d’accueil. Maisons particulières, tavernes et ressources collectives prennent le relais des structures habituelles pour répondre à une situation exceptionnelle.
L’épisode montre combien l’hospitalité pèlerine pouvait dépasser le cadre des couvents et des maisons hospitalières. Lorsque l’affluence l’exigeait, accueillir les pèlerins devenait l’affaire de toute une communauté.
Châteaudun : un hôpital pour les pauvres pèlerins
« Pour loger les pauvres gens pèlerins »
À Châteaudun, un document du XVe siècle apporte un témoignage particulièrement précis sur l’accueil des voyageurs les plus démunis. En 1426-1427, Guyot de Villexis, bourgeois de Châteaudun, fait don d’un terrain situé devant la porte d’Amont à la confrérie Notre-Dame de la Chandeleur.
Son intention est explicite : permettre la construction d’un établissement destiné à recevoir ceux qui traversent le pays sans disposer des ressources nécessaires pour se loger. Le texte prévoit ainsi la création d’« un hospital et lougeys pour loiger les povres gens pelerins et autres povres mendiens et miserables personnes qui passeront le païs ».
Cette formule ancienne est particulièrement précieuse. Elle associe dans une même œuvre d’assistance pèlerins, pauvres, mendiants et personnes démunies de passage. L’établissement n’est donc pas exclusivement destiné aux voyageurs de Saint-Jacques, mais ceux-ci appartiennent explicitement aux personnes qu’il doit accueillir.
À Châteaudun, l’hospitalité prend ainsi une dimension institutionnelle et charitable : il ne s’agit plus seulement d’ouvrir ponctuellement une porte au voyageur, mais de créer un lieu spécialement destiné à loger ceux qui en ont besoin.
Notre-Dame de la Boissière et les pèlerins des Croisades

Châteaudun – La chapelle Notre-Dame de la Boissière
Par Selbymay, CC BY-SA 3.0 – commons.wikimedia.org
Une autre tradition hospitalière est également présente à Châteaudun, à Notre-Dame de la Boissière. Cette ancienne commanderie du XIIIe siècle avait auparavant appartenu aux Templiers, qui y entretenaient un hôpital destiné aux pèlerins des Croisades.
Ces voyageurs ne doivent pas être confondus avec les pèlerins se rendant à Saint-Jacques-de-Compostelle. Leur présence rappelle cependant que les établissements hospitaliers médiévaux pouvaient accueillir des hommes engagés sur des routes de pèlerinage très différentes.
Le cas de Notre-Dame de la Boissière élargit ainsi la perspective : sur un même territoire pouvaient se croiser voyageurs, pauvres et pèlerins dont les destinations et les motivations n’étaient pas nécessairement les mêmes, mais qui partageaient un besoin commun : trouver assistance et protection au cours du voyage.
Orgères-en-Beauce : la Maladrerie, une halte sur la route
Entre chemin, assistance et recueillement
À Orgères-en-Beauce, le hameau de la Maladrerie conserve jusque dans son nom la mémoire d’une ancienne institution d’assistance. Sa situation est remarquable : le lieu se trouve au croisement de deux voies anciennes, dans un territoire parcouru depuis des siècles par les voyageurs.
Le site est également associé au passage de pèlerins se dirigeant vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Une chapelle, aujourd’hui disparue, leur permettait de faire halte et de se recueillir avant de poursuivre leur route.
La présence simultanée d’une maladrerie, d’un lieu de passage et d’une chapelle fréquentée par les pèlerins est particulièrement évocatrice. Elle ne permet cependant pas d’affirmer que la maladrerie elle-même hébergeait ou soignait les pèlerins de Compostelle. Les sources dont nous disposons n’établissent pas ce lien.
Orgères témoigne ainsi d’une autre réalité du chemin : tous les lieux associés au passage des pèlerins n’étaient pas nécessairement des établissements créés pour les recevoir. Une chapelle, un carrefour ou un lieu où faire halte participaient eux aussi à la géographie du voyage.
Sur le chemin, accueillir signifiait bien plus qu’héberger
Les témoignages conservés en Eure-et-Loir dessinent finalement une hospitalité aux multiples visages. À Épernon, le prieuré Saint-Thomas accueille les pèlerins ; à Dreux, les Hospitaliers leur offrent hospitalité et soins ; à Tremblay-le-Vicomte, une confrérie aurait participé à leur prise en charge ; à Chartres, l’arrivée des foules peut mobiliser une ville entière ; à Châteaudun, un établissement est expressément fondé pour loger les pauvres pèlerins et autres nécessiteux de passage.
À Orgères-en-Beauce, enfin, le souvenir d’une chapelle fréquentée par les pèlerins rappelle que l’étape ne se réduisait pas toujours à la recherche d’un toit. S’arrêter pouvait aussi signifier se reposer, prier, recevoir de l’aide ou simplement trouver un point de repère avant de reprendre la route.
Il serait donc trompeur d’imaginer sur les chemins médiévaux un réseau d’hébergements comparable à celui que connaissent les marcheurs d’aujourd’hui. Les sources révèlent plutôt une mosaïque de pratiques et de lieux, religieux, hospitaliers, communautaires ou privés, capables de répondre ponctuellement aux besoins de ceux qui voyageaient.
Derrière les monuments, les fondations et les archives demeure ainsi une réalité très simple : un pèlerin ne pouvait accomplir seul un voyage de plusieurs centaines ou milliers de kilomètres. Le chemin reposait aussi sur ceux qui, à une étape de son parcours, acceptaient de lui ouvrir une porte, de lui offrir un repas, de soigner ses blessures ou de lui donner un endroit où passer la nuit.





